J'ai un problème. Depuis que mon corps d'enfant est devenu corps de femme, j'ai l'impression qu'on m'a volé quelque chose; une relation simple à mon corps, qui allait de soi, remplacée par quelque chose de bien plus bruyant: les regards, les injonctions, les normes qui s'y inscrivent sans qu'on me demande mon avis. Une petite voix, plutôt peau de vache, qui murmure à mon oreille quotidiennement et que j’essaie de faire taire depuis mon adolescence. Rien n'a vraiment marché.
Cette petite voix, je sais que je ne suis pas la seule à l'entendre.
Alors j'ai écrit une liste qui ressemble au sommaire d'un livre de développement personnel. Quatre chapitres, quatre protocoles photographiques comme des consignes qui posent la question: la photographie peut-elle transformer notre manière d'habiter notre corps ?
Rassembler les fragments de soi
Apprivoiser les créatures
Inviter le chaos
Habiter pleinement son corps (ou presque)
Dans ce projet où mon corps est à la fois sujet et matière, j’explore comment les corps sont perçus et régulés de l'extérieur, l'expérience du vécu corporel et l'espace entre ces deux réalités.
ntroduction
Les murmures
En fond sonore, il y a une voix.
Pendant 48 heures, j'ai noté tout ce qu'elle m'a dit. On en entend un condensé ici : une minute d'enregistrement, ma voix et ses mots.
Chapitre 1
Rassembler les Fragments de Soi
Tout commence à l'adolescence. Mon corps est devenu soudain public, objet de regards et de commentaires. Ce sentiment de dépossession que Beauvoir décrit : le moment où le corps cesse d'être transparent à soi-même pour devenir matière visible, objet du regard. Devenir chair.
Dans ce chapitre, je crée des installations temporaires en disposant des fragments de mon corps dans l'espace public urbain pour les photographier à nouveau. Ce corps, nu, fragmenté, transformé en objet, traduit ce que j'ai ressenti. L'espace urbain, un espace construit par la main humaine, symbolise les injonctions sociales qui ont traversé mon espace corporel le plus intime.
Chapitre 2
Apprivoiser les créatures
Mon corps est poreux aux normes culturelles. Elles s'immiscent en moi et ont progressivement sculpté ma perception de mon corps depuis l’enfance. Merleau-Ponty appelle cette idée "la chair du monde" : le corps traverse le monde et en est aussi traversé. Mais j'ai toujours l'impression que le mien est particulièrement plus poreux.
Dans ce chapitre, je demande à ma famille et à des amis d'incarner des créatures imaginaires inspirées des Yokais qui représentent mes zones de vulnérabilité. Ces créatures deviennent ensuite des tatouages temporaires, inscrites sur ma peau, puis je les enferme dans des sachets plastiques, comme une tentative de contenir ce qui me traverse.
Est-ce que la peau, cette surface poreuse, peut devenir un lieu où j'exerce une résistance ?
Chapitre 3
Inviter le chaos
Puis-je créer mon propre langage corporel? Un langage en dehors des cadres esthétiques et culturels que l’on m'a proposés toute ma vie? Dans ce chapitre, j'invente ma propre façon d'assembler les fragments de mon corps.
J'utilise la forme de la nature morte. Fragments corporels, fruits, légumes, fromages, pierres : une logique poétique qui n'appartient qu'à moi. Je ne cherche pas à guérir de cette fragmentation mais j’explore l'idée que je peux être simultanément fragmentée et complète.
Chapitre 4
Habiter pleinement son corps (ou presque)
Qu'est-ce qu' ‘habiter pleinement son corps’ signifie ? Qu’est-ce que je suis censée ressentir ? Ce chapitre est une tentative de donner forme à quelque chose qui reste insaisissable.
Je construis une charpente de maison en bois, en 2D, assez grande pour que je puisse y tenir debout. Les fragments photographiques deviennent des matériaux de construction, disposés sur la structure-squelette. Je filme la construction. Le film et une image grand format de la maison habitée forment un témoignage d'un travail en cours.
À suivre...